Dimanche 10 aout : Une journée de fete avec les enfants de Jeeva Jyothi

Bonjour à tous,

Voilà une petite semaine que je n'ai guère donné de nouvelles et ce pour la raison toute simple que j'ai passé la majeure partie de mon temps à Jeeva Jyothi meme pour travailler sur le dossier thématique que vous trouverez bientot en ligne. Je suis également en train de monter avec Keo un programme de parrainage pour les 25 enfants du foyer Ananda Illam que je vous ai déjà présentés. Les entretiens sont difficiles car il leur faut me raconter leur histoire et il est extremement délicat et douloureux de les obliger à exposer cela une fois encore, surtout devant une étrangère. Dans leur discours et sur leur visage transparaissent parfois de la tristesse et de la douleur mais ils font montre d'une force incroyable. Ce n'est jamais leur récit et la douleur de leurs expériences passées qui me font monter les larmes aux yeux mais la résolution et la lutte intérieure qu'on lit sur leur visage, avec parfois un léger tremblement des mains qui trahit leur emotion. C'est difficile de leur demander cela. Je termine toujours sur une note gaie, nous parlons de leurs projets, de leurs passions, ils me posent des questions en retour, sur ma famille principalement. Au debut, je n'osais pas leur montrer les quelques photos que j'avais apportées, de peur de les blesser en leur présentant ainsi une famille toute souriante, unie et heureuse. Puis j'ai compris que c'était important pour eux de connaitre ma vie, qu'ils étaient heureux pour moi. Tous dessinent d'ailleurs leur famille ou leur maison. Jamais le foyer d'accueil.
J'ai pour l'instant discuté avec les six plus grands mais j'appréhende beaucoup mes entretiens avec les plus petits qui sont encore trés fragiles, d'autant plus que les plus jeunes sont les orphelins du centre. Je pense que je ne les interrogerai pas sur leur histoire et que je demanderai à Deva de me traduire leur dossier individuel. Pour les plus grands, parler de leur vie est douloureux mais il existe quasiment toujours dans ce passé une mère, un frère ou une soeur qu'ils ont plaisir à voir durant les vacances et qui attenue la dureté de leur récit, qui leur porte un léger sourire aux lèvres lorsqu'ils l'évoquent. La situation est toute différente pour les plus jeunes et je ne veux pas les faire parler de cela. D'ailleurs, ces petits passent les vacances scolaires chez un membre de Jeeva Jyothi, ce qui prouve une fois encore à quel point ces travailleurs sociaux sont engagés dans leur cause, totalement et sans contrepartie. Le directeur, Deva et Joseph (en charge de la documentation) ont ainsi accueilli nos trois petits orphelins à Noel.

La journée de Vendredi a été une grande fete pour tous nos petits amis du foyer. Nous sommes partis, accompagnés de la quasi totalité des travailleurs de l'ONG, pour un grand parc d'attraction situé entre Madras et Mahabalipuram. Nous étions plus d'une soixantaine et je ne sais qui des petits ou des grands étaient les plus enthousiastes. Le rythme indien imposant à tout horaire environ une heure et demie de retard, nous sommes arrivés au parc pour l'heure du dejeuner. Je dois reconnaitre qu'à part un peu de peinture anti-rouille et de mesures de securité, les attractions n'avaient rien à envier à nos parcs francais. Il y en avait des dizaines et les enfants ne savaient plus où donner de la tete. D'ailleurs il leur fallut freiner un peu leur rythme frénetique car certains furent malencontreusement malades au detour d'un looping. Rien à voir, cependant, avec le taux d'indisposition des adultes ! Puis arriva le clou de la journée ; la piscine et les toboggans géants dont les petits parlaient sans cesse depuis une semaine. Je dois avouer que cela valait le coup d'oeil, une piscine à l'eau nécessairement trouble emplie d'enfants nus, d'hommes en T-shirt et de femmes en saris ! Deva, dans son inconscience, m'avait conseillé de prendre un maillot de bain. Je m'en étais abstenu, m'attendant à ce que les femmes se baignent plus couvertes que cela, mais je ne m'attendais tout de meme pas à ce qu'elles portent leurs blouse, jupe et six mètres de tissu traditionnels. A vrai dire, cela était assez joli à voir, toutes ces couleurs flottant dans l'eau. Je me suis donc baignée en tunique / pantalon ce qui était une trés mauvais idée car cela colle en sortant de l'eau, évidemment, et donc dévoile bien plus qu'un sari détrempe. Toutes les femmes de Jeeva Jyothi ont insisté pour que je leur apprenne à nager (dans la partie reservée aux femmes, car évidemment la séparation des sexes implique que la gente masculine jouisse des deux tiers de l'espace et laisse gentiment patauger leurs compagnes dans 1m50 d'eau). Elles se sont trés bien debrouillées pour les mouvements des bras mais la coordination fut rendue impossible par le poids de leur sari (on s'en serait douté).

Deva nous a tous sortis de l'eau à 17h30 car le bus nous attendait à 18h et ce fut un enfer pour ramener tout le monde à bon port. Non pas que les enfants euent été turbulents, loin de là. Ce furent les adultes qui se révèlerent intenables. Surtout dès l'instant où ils entendirent de la musique traditionnelle indienne, occupèrent la scene où des danseurs étaient en train de répeter et furent rejoints en quelques secondes par tous les enfants du foyer. C'était vraiment trés drole et j'ai decouvert avec stupeur les talents de danse de Pandi, le gardien des petits dont la silhouette un peu pataude ne laissait guère soupconner le sens du rythme. Deux des travailleuses sur le terrain, que j'avais croisées au cours de mes visites, se sont également revélées fantastiques. Leur danse était extremement rapide, à mi-chemin des danses indiennes trés rafinées telles qu'on se les imagine, avec leur jeu de mains et de hanche, et des danses tribales où tout le corps se balance en de grands mouvements circulaires qui font penser aux transes des Hindous dévotionnels. C'était superbe.
Et puis, j'ai découvert avec beaucoup de joie que le petit Gavaskar etait transfiguré par la danse. C'est l' "enfant terrible" du foyer ; il vole, ment, n'accepte aucune autorité, se bat avec les autres et a de facon générale un abord assez antipathique. Mais lorsqu'il s'est mis à danser, c'était une autre personne, loin de son air provocateur et orgueilleux. Un vrai plaisir.
Deva est finalement parvenu à rassembler ses ouailles et les deux heures de trajet du retour ont été aussi entrainantes que celles de l'aller. Tous chantaient et dansaient (dans le bus, oui, oui), entrainés par leur maitre de jeu, Deva, qui m'a révelé un aspect inattendu de sa personnalité. Je savais sa passion pour la danse et la musique mais je ne l'aurais jamais imaginé si extraverti, il hurlait, dansait, chantait tout en battant frénétiquement ses percussions. Un peu fatiguant, en fin de journée, je dois l'avouer mais tous avaient l'air trés heureux.

Les enfants se sont effrondés dès leur retour à Jeeva Jyothi, après avoir mille fois remercié le directeur qui était resté au bureau pour la permanence téléphonique. C'était donc leur sortie annuelle, la première pour nombre d'entre eux, et pour tous un grand moment de joie. Cela m'a beaucoup rapproché des plus grands, ceux qui ont entre 10 et 15 ans. C'est d'ailleurs étonnant de voir à quel point ces jeunes adolescents sont désinhibés par rapport à ce besoin d'affection. En France, les garcons de cet age refusent en general d'avoir ce type de geste avec les mères et femmes de la famille. Ici tous me prennaient la main, se battaient pour porter mon sac ou pour s'asseoir à coté de moi dans les manèges. Je n'avais pas ressenti auparavant le plaisir qu'ils avaient à avoir auprès d'eux une présence feminine ; c'était vraiment un comportement maternel qu'ils appelaient par leurs gestes et leurs attentions. Ce qui encore plus étonnant chez les adolescents d'une quinzaine d'années. Trés triste, aussi, de voir cet appel à l'enfance qui ressort lorsqu'ils relèvent la garde. Voilà donc pour la journée d'hier qui ravit nos petits protégés. Vous en aurez evidemment des photos des mon retour !

A trés bientot,

Anne-Lise.