Dimanche 17 aout : Soirée joyeuse et intime au foyer de Jeeva Jyothi

Bonjour à tous,

Je vous envoie ce court message pour vous faire partager ma joie d'hier soir.
Vers 21h, j'étais en train de rédiger le Journal de Bord relatif à la fête de l'indépendance lorsque des cris vraiment assourdissants me firent descendre de ma chambre pour voir si tout allait bien dans la salle des enfants. La plupart dorment en général à cette heure-ci et c'est la toute première fois en un mois que je les entendais faire autant de bruit. Les enfants étaient regroupés en demi-cercle avec Pandi, l'homme qui les surveille et vit constamment avec eux. Ils m'accueillirent avec de grands cris, me firent asseoir et m'expliquèrent qu'ils étaient en train de jouer ces scènes de rues qu'ils affectionnent tant. Ils étaient surexcités, riaient, criaient et passaient du plus grand sérieux à des crises de fou-rire qui les empêchaient de jouer. Ils commençaient une scène puis l'arrêtaient au bout de quelques minutes pour entonner une chanson, revenaient au theatre, puis se mettaient à danser sur les chants et le rythme du tambourin.

Je vous raconte leur joie d'hier soir parce que ce fut trés symbolique pour moi. Je suis en train de monter un projet de parrainage des 26 enfants (un petit nouveau nous a rejoint avant-hier) d'Ananda Illam et j'ai eu de nombreuses discussions avec Susai raj au sujet de ce centre. Je lui ai fait part ouvertement de ce qui m'interpellait et me choquait ainsi que de mes idées pour améliorer la vie de ces enfants.
Je lui ai ainsi dit combien je trouvais choquant que quatre des enfants aillent dans l'ecole privée de Don Bosco qui offre un enseignement de trés haute qualité moyennant des droits d'inscription trés élevés, créant en cela une inégalité scandaleuse entre les enfants du foyer. Susai Raj était parfaitement d'accord avec moi (même si un peu surpris de ma franchise, je pense), nota lui-même que cette discrimination était contraire à tous les principes qu'il expose habituellement et m'affirma que des l'année prochaine tous les enfants seraient mis sur un pied d'égalité.
Je lui ai également soumis un certain nombres de postes de dépense que les parrainages pourraient permettre de créer pour ameliorer la vie des garcons. J'aimerais beaucoup qu'avec cet argent supplémentaire, ils bénéficient au moins d'un fruit par jour (ils n'en ont actuellement pas même un par semaine faute de budget adéquat). En discutant avec chaque enfant pour écrire leur fiche individuelle, je me suis de plus rendue compte qu'au moins cinq d'entre eux souffraient de graves troubles psychologiques qui se repercutent physiquement par des tics du visages ou des problèmes d'élocution. Susai Raj m'avait parlé du medecin du foyer qu'il estime trés compétent et qui a su instaurer un rapport de confiance avec les enfants. Je lui ai donc demandé s'il ne serait pas possible de financer grâce aux parrainages deux heures de visite médicale supplémentaires une fois tous les quinze jours par exemple, juste pour donner l'occasion à ces enfants de se confier, une démarche qu'ils n'adopteront pas avec des adultes de leur entourage immédiat comme le directeur, son epouse ou Pandi. Je pense qu'ils ont vraiment besoin de cette aide et de cette écoute exterieures afin d'exterioriser ces traumatismes. Le directeur parut trés concerné par la question et me promit d'en discuter avec le médecin lui-même.

Et puis, je lui ai dit ce qui me pesait depuis un certain temps et que je n'osais pas formuler de peur de le froisser. Je lui ai dit qu'Ananda Illam manquait d'amour, tout simplement. Que Pandi faisait du bon travail avec les enfants, un travail dont je mesure la qualité au quotidien quand je vois à quel point certains d'entre eux sont difficiles. Qu'il était trés présent et responsable, mais que la vision que tous avaient de son rôle était disciplinaire voire éducative mais en rien affective. Susai Raj en est parfaitement convenu et il m'expliqua qu'il avait longuement hésité à embaucher une femme après le départ de Raba, l'ancien gardien des enfants. Mais il renonça à cette idée et je dois avouer que je pense qu'il a fait le bon choix car certains enfants ont clairement besoin d'une figure paternelle d'autorité pour recadrer les limites et les interdits qui ne leur ont jamais été enseignés. Nous avons donc discuté des solutions possibles et l'une d'entre elles pourrait être d'embaucher une jeune fille deux heures par jour, qui s'occuperait des enfants entre leur retour de l'école et le début de leur étude, voire qui les assisterait dans leur devoirs. La distinction demeurerait ainsi claire entre autorité et figure maternelle, tous les enfants sans exception souffrant indéniablement de ce manque. Ce ne serait pas une grosse dépense pour Ananda Illam et cela n'ajouterait guère plus d'un euro par mois à chaque parrainage, mais le bénefice serait énorme pour tous les garcons du foyer.

C'est donc dans ce contexte que je me trouvai hier soir plongée dans un moment d'intimité trés fort des enfants et je découvris entre eux une complicité que je ne soupçonnais pas. Les grands prenaient les petits dans leurs bras (des gestes qu'ils ne feront jamais en tant normal, même s'ils sont trés attentifs envers eux), se bousculaient les uns les autres pour avoir accès à la scène improvisée, jouaient leurs scenettes, dansaient et chantaient. Ils étaient trés proches et semblaient parfaitement heureux, tous sans exception. Les petits couraient dans tous les sens et éclataient de rire de voir les grands s'amuser ainsi et Keerthi (c'est selon moi le plus doué de tous pour la danse, le théatre et le dessin) donna un cours de danse à ses amis. Mais c'est le rôle joué par Pandi dans ce tableau qui me toucha le plus. Lui aussi prenait un plaisir évident à voir ainsi les enfants s'amuser. Il semblait trés fier d'eux, les accompagnait au tambourin, leur apprenait des chansons. C'est réellement la toute première fois en un mois que je ressens cette proximité avec les enfants, cette joie d'être ensemble.
Cela ne change rien à mes convictions sur la nécessité pour ces enfants de bénéficier d'une présence féminine et maternelle au quotidien. Mais je fus trés heureuse de voir que Pandi savait créer ces moments privilegiés de joie et de complicité que je n'aurais su soupçonner en voyant leurs rapports au quotidien. Nous étions donc tous trés heureux hier soir, Pandi, les enfants et moi, seuls dans notre grand bâtiment à jouer, danser et chanter. Et plus je les vois rire et rayonner ainsi, plus je prends à cœur de vous écrire leur bonheur et de tout faire pour les rendre heureux dès mon retour auprès de vous.

Anne-Lise